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Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) : Le verger des Charmettes (1736)




Verger cher à mon cœur, séjour de l’innocence,
Honneur des plus beaux jours que le ciel me dispense.
Solitude charmante, asile de la paix ;
Puissé-je, heureux verger, ne vous quitter jamais.
Ô jours délicieux coulés sous vos ombrages !
De Philomèle en pleurs les languissants ramages,
D’un ruisseau fugitif le murmure flatteur,
Excitent dans mon âme un charme séducteur.
J’apprends sur votre émail à jouir de la vie :
J’apprends, à méditer sans regrets, sans envie
Sur les frivoles goûts des mortels insensés.
Leurs jours tumultueux l’un par l’autre poussés
N’enflamment point mon cœur du désir de les suivre.
A de plus grands plaisirs je mets le prix de vivre ;
Plaisirs toujours charmants, toujours doux, toujours purs,
A mon cœur enchanté vous êtes toujours sûrs.
Soit qu’au premier aspect d’un beau jour près d’éclore
J’aille voir les coteaux qu’un soleil levant dore ;
Soit que vers le midi chassé par son ardeur,
Sous un arbre touffu je cherche la fraîcheur ;
Là portant avec moi Montaigne ou La Bruyère,
Je ris tranquillement de l’humaine misère ;
Ou bien avec Socrate et le Divin Platon,
Je m’exerce à marcher sur les pas de Caton :
Soit qu’une nuit brillante en étendant ses voiles
Découvre à mes regards la Lune et les étoiles,
Alors, suivant de loin La Hire et Cassini,
Je calcule, j’observe, et près de l’infini
Sur ces mondes divers que l’éther nous recèle
Je pousse, en raisonnant, Huyghens et Fontenelle :
Soit enfin que surpris d’un orage imprévu,
Je rassure en courant le Berger éperdu,
Qu’épouvantent les vents qui sifflent sur sa tête ;
Les tourbillons, l’éclair, la foudre, la tempête ;
Toujours également heureux et satisfait,
Je ne désire point un bonheur plus parfait.
O vous, sage Warens, élève de Minerve,
Pardonnez ces transports d’une indiscrète verve ;
Quoique j’eusse promis de ne rimer jamais,
J’ose chanter ici les fruits de vos bienfaits.
Oui, si mon cœur jouit du sort le plus tranquille,
Si je suis la vertu dans un chemin facile,
Si je goûte en ces lieux un repos innocent,
Je ne dois qu’à vous seule un si rare présent.
Vainement des cœurs bas, des âmes mercenaires,
Par des avis cruels plutôt que salutaires,
Cent fois ont essayé de m’ôter vos bontés :
Ils ne connaissent pas le bien que vous goutez
En faisant des heureux, en essuyant des larmes :
Ces plaisirs délicats pour eux n’ont point de charmes.
De Tite & de Trajan les libérales mains
Nʼexcitent dans leurs cœurs que des ris inhumains.
Pourquoi faire du bien dans le siecle où nous sommes ?
Se trouvé-t-il quelquʼun dans la race des hommes
Digne dʼêtre tiré du rang des indigents ?
Peut-il, dans la misere, être dʼhonnêtes gens ?
Et ne vaut-il pas mieux employer ses richesses
A jouir des plaisirs quʼà faire des largesses ?
Quʼils suivent à leur gré ces sentimens affreux,
Je me garderai bien de rien exiger dʼeux.
Je nʼirai pas ramper, ni chercher à leur plaire ;
Mon cœur fait, sʼil le faut, affronter la misere,
Et plus délicat quʼeux, plus sensible à lʼhonneur,
Regarde de plus près au choix dʼun bienfaiteur.
Oui, jʼen donne aujourdʼhui lʼassurance publique,
Cet écrit en sera le témoin authentique,
Que si jamais ce sort mʼarrache à vos bienfaits,
Mes besoins jusquʼaux leurs ne recourront jamais.
Laissez des envieux la troupe méprisable
Attaquer des vertus dont lʼéclat les accable.
Dédaignez leurs complots, leur haine, leur fureur ;
La paix nʼen est pas moins au fond de votre cœur,
Tandis que vils jouets de leurs propres furies,
Alimens des serpens dont elles sont nourries,
Le crime et les remords portent au fond des leurs
Le triste châtiment de leurs noires horreurs.
Semblables en leur rage à la guêpe maligne,
De travail incapable, et de secours indigne,
Qui ne vit que de vols, et dont enfin le sort
Est de faire du mal en se donnant la mort :
Quʼils exhalent en vain leur colère impuissante,
Leurs menaces pour vous nʼont rien qui mʼépouvante ;
Ils voudraient dʼun grand roi vous ôter les bienfaits ;
Mais de plus nobles soins illustrent ses projets.
Leur basse jalousie, et leur fureur injuste,
Nʼarriveront jamais jusquʼà son trône auguste,
Et le monstre qui regne en leurs cœurs abattus
Nʼest pas fait pour braver lʼéclat de ses vertus.
Cʼest ainsi quʼun bon roi rend son empire aimable ;
Il soutient la vertu que lʼinfortuné accable :
Quand il doit menacer, la foudre est en ses mains.
Tout roi, sans sʼélever au-dessus des humains,
Contre les criminels peut lancer le tonnerre ;
Mais sʼil fait des heureux, cʼest un Dieu sur la terre.
Charles, on reconnaît ton empire à ses traits ;
Ta main porte en tous lieux la joie et les bienfaits,
Tes sujets égalés éprouvent ta justice ;
On ne réclame plus par un honteux caprice
Un principe odieux, proscrit par lʼéquité,
Qui, blessant tous les droits de la société,
Brisé les nœuds sacrés dont elle était unie,
Refuse à ses besoins la meilleure partie,
Et prétend affranchir de ses plus justes lois
Ceux quʼelle fait jouir de ses plus riches droits.
Ah ! sʼil tʼavait suffi de te rendre terrible,
Quel autre, plus que toi, pouvait être invincible,
Quand lʼEurope tʼa vu, guidant tes étendards,
Seul entre tous ses rois briller aux champs de Mars !
Mais ce nʼest pas assez dʼépouvanter la terre ;
Il est dʼautres devoirs que les soins de la guerre ;
Et cʼest par eux, grand roi, que ton peuple aujourdʼhui,
Trouve en toi son vengeur, son pere et son appui.
Et vous, sage Warens, que ce héros protège,
En vain la calomnie en secret vous assiége,
Craignez peu ses effets, bravez son vain courroux,
La vertu vous défend, et cʼest assez pour vous :
Ce grand roi vous estime, il connaît votre zèle,
Toujours à sa parole il sait être fidèle,
Et pour tout dire, enfin, garant de ses bontés,
Votre cœur vous répond que vous les méritez.
On me connait assez, et ma muse sévère
Ne sait point dispenser un encens mercenaire ;
Jamais dʼun vil flatteur le langage affecté
Nʼa souillé dans mes vers lʼauguste vérité.
Vous méprisez vous-même un éloge insipide,
Vos sinceres vertus nʼont point lʼorgueil pour guide.
Avec vos ennemis convenons, sʼil le faut,
Que la sagesse en vous nʼexclut point tout défaut.
Sur cette terre hélas ! telle est notre misère,
Que la perfection nʼest quʼerreur et chimère !
Connaître mes travers est mon premier souhait,
Et je fais peu de cas de tout homme parfait.
La haine quelquefois donne un avis utile :
Blâmez cette bonté trop douce et trop facile,
Qui souvent à leurs yeux a causé vos malheurs.
Reconnaissez en vous les faibles des bons cœurs :
Mais sachez quʼen secret lʼéternelle sagesse
Hait leurs fausses vertus plus que votre faiblesse ;
Et quʼil vaut mieux cent fois se montrer à ses yeux
Imparfait comme vous, que vertueux comme eux.
Vous donc, dès mon enfance attachée à mʼinstruire,
A travers ma misère, hélas ! qui crûtes lire
Que de quelques talents le ciel mʼavait pourvu,
Qui daignâtes former mon cœur à la vertu,
Vous, que jʼose appeller du tendre nom de mere,
Acceptez aujourdʼhui cet hommage sincere,
Le tribut légitime, et trop bien mérité,
Que ma reconnaissance offre à la vérité.
Oui, si quelques douceurs assaisonnent ma vie,
Si jʼai pu jusquʼici me soustraire à lʼenvie,
Si le cœur plus sensible, et lʼesprit moins grossier,
Au-dessus du vulgaire on mʼa vu mʼélever,
Enfin, si chaque jour je jouis de moi-même,
Tantôt en mʼélançant jusquʼà lʼEtre suprême,
Tantôt en méditant dans un profond repos
Les erreurs des humains, et leurs biens et leurs maux :
Tantôt, philosophant sur les lois naturelles,
Jʼentre dans le secret des causes éternelles,
Je cherche à pénétrer tous les ressorts divers,
Les principes cachés qui meuvent lʼunivers ;
Si, dis-je, en mon pouvoir jʼai tous ces avantages,
Je le répéte encore, ce sont là vos ouvrages,
Vertueuse Warens, cʼest de vous que je tiens
Le vrai bonheur de lʼhomme, et les solides biens.
Sans craintes, sans désirs, dans cette solitude,
Je laisse aller mes jours exempts dʼinquiétude :
O que mon cœur touché ne peut-il à son gré
Peindre sur ce papier, dans un juste degré,
Des plaisirs quʼil ressent la volupté parfaite !
Présent dont je jouis, passé que je regrette,
Temps précieux, hélas ! je ne vous perdrai plus
En bizarres projets, en soucis superflus.
Dans ce verger charmant jʼen partage lʼespace.
Sous un ombrage frais tantôt je me délasse ;
Tantôt avec Leibnitz, Mallebranche et Newton,
Je monte ma raison sur un sublime ton,
Jʼexamine les lois des corps et des pensées,
Avec Loche je fais lʼhistoire des idées :
Avec Kepler, Wallis, Barrow, Rainaud, Pascal,
Je devance Archimede, et je suis lʼHôpital.
Tantôt à la physique appliquant mes problêmes,
Je me laisse entraîner à lʼesprit des systêmes :
Je tâtonne Descartes et ses égarements,
Sublimes, il est vrai, mais frivoles romans.
Jʼabandonne bientôt lʼhypothese infidelle,
Content dʼétudier lʼhistoire naturelle.
Là, Pluie et Niuwentyt, mʼaidant de leur savoir,
Mʼapprennent à penser, ouvrir les yeux et voir.
Quelquefois, descendant de ces vastes lumieres,
Des différents mortels je suis les caracteres.
Quelquefois, mʼamusant jusquʼà la fiction,
Télémaque et Séthos me donnent leur leçon,
Ou bien dans Cléveland jʼobserve la nature,
Qui se montre à mes yeux touchante et toujours pure.
Tantôt aussi de Spon parcourant les cahiers,
De ma patrie en pleurs je relis les dangers.
Geneve, jadis si sage, ô ma chere patrie !
Quel démon dans ton sein produit la frénésie ?
Souviens-toi quʼautrefois tu donnas des héros,
Dont le sang tʼacheta les douceurs du repos !
Transportés aujourdʼhui dʼune soudaine rage,
Aveugles citoyens, cherchez-vous lʼesclavage ?
Trop tôt peut-être hélas ! pourrez-vous le trouver !
Mais, sʼil est encore temps, cʼest à vous dʼy songer.
Jouissez des bienfaits que Louis vous accorde,
Rappellez dans vos murs cette antique concorde.
Heureux ! si, reprenant la foi de vos aieux,
Vous nʼoubliez jamais dʼêtre libres comme eux.
O vous tendre Racine, ô vous aimable Horace !
Dans mes loisirs aussi vous trouvez votre place :
Claville, S. Aubin, Plutarque, Mézerai,
Despréaux, Cicéron, Pope, Rollin, Barclai,
Et vous, trop doux la Mothe, et toi, touchant Voltaire
Ta lecture à mon cœur restera toujours chère,
Mais mon goût se refuse à tout frivole écrit,
Dont lʼAuteur nʼa pour but que dʼamuser lʼesprit.
Il a beau prodiguer la brillante antithèse,
Semer partout des fleurs, chercher un tour qui plaise,
Le cœur, plus que lʼesprit, a chez moi des besoins,
Et sʼil nʼest attendri, rebute tous ses soins.
Cʼest ainsi que mes jours sʼécoulent sans alarmes.
Mes yeux sur mes malheurs ne versent point de larmes,
Si des pleurs quelquefois alterent mon repos,
Cʼest pour dʼautres sujets que pour mes propres maux.
Vainement la douleur, les craintes, les misères,
Veulent décourager la fin de ma carrière,
DʼEpictete asservi la stoïque fierté
Mʼapprend à supporter les maux, la pauvreté ;
Je vois, sans mʼaffliger, la langueur qui mʼaccable :
Lʼapproche du trépas ne mʼest point effroyable ;
Et le mal dont mon corps se sent presque abattu
Nʼest pour moi quʼun sujet dʼaffermir ma vertu.