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Catulle Mendès (1841-1909), poète (parnassien), essayiste et romancier français.

Le rossignol | Oubli | Le Mystère du lotus | Charles Baudelaire |


Charles Baudelaire



Grande âme si triste et si belle
Et plus belle encore que triste !
L’imbécile haine persiste
Comme un instinct de chien rebelle.

À ton œuvre fière et sans lucre
S’acharnent, la gueule gâtée
D’un relent de fade pâtée,
Les abois des lécheurs de sucre ;

Et plus d’un roquet s’évertue,
La patte en l’air, la tête basse,
A compisser la pâle place
Où se dressera ta statue.

Toi qui méprisais sans colère
La toujours renaissante clique,
Pardonne-leur, mélancolique
Et catholique Baudelaire !

N’ayant pour cœurs que des viscères,
Quand leur rage conteste ou nie
Ton œuvre et sa plainte infinie,
Les malheureux ! ils sont sincères.

Jamais sous les vastes portiques
De ta pensée ouverte aux nues
Ils n’entendent les inconnues
Voix des célestes atlantiques ;

Ils n’ont pas, le front sous les palmes
Lentes, dans les chaudes soirées,
Senti leurs âmes expirées
Se perdre en le bleu des deux calmes,

Et jamais, détestant la case
De Dorothée infâme et nue,
Ils n’ont pleuré vers la venue
Du bel être aux ailes de gaze !

Pardonne-leur. D’ailleurs la cible
Est haute où leur fureur s’escrime...
Mais, ô cœur triste, un autre crime
Pèse sur eux, irrémissible.

Hélas ! puisque toute une race
Vivait en toi, tu sus les luttes
Où le Dragon dans ses volutes
Étreint l’Archange et le terrasse ;

À l’heure où le rève appareille
Sur la mer du sommeil et flotte,
Quelquefois un mauvais pilote
Te parlait dans l’ombre à l’oreille,

Et toi qui cherchais des florides
Où la Beauté jamais fanée
Jonche de ses lys l’hyménée
Des amants sans péchés ni rides,

Tu fus, des soirs, épris de bougé,
Dans une escale mal famée,
Le rôdeur qui guette, allumée
Au loin, quelque lanterne rouge...

Mais tu pleuras ! ton âme, absente
Du mal, exécra ton corps lâche ;
Tes dix ongles aimaient la tâche
De meurtrir ta chair gémissante.

Ainsi qu’un chrétien dans le temple
Confessait la faute et la faute,
En l’œuvre salutaire et haute
Tu t’avouais tout, en exemple ;

Et pour le Dieu de pénitence,
Des anges, en tes nuits d’alarme,
Venaient recueillir larme à larme
Le baume de ta repentance !

Mais eux, ces hommes, ironie
Trop affûtée aux petitesses,
N’ont pas mieux compris tes tristesses
Qu’ils ne connurent ton génie,

Et, bafouant la cicatrice
Au flanc du martyr rouge et blême,
En toi ne respectent pas même
La douleur purificatrice.