Delapoésie

Recherche par auteur, titre, mot-clé unique (plus de 3 lettres), extrait de texte.

Joseph-Antoine-Joachim Cérutti (1738-1792) : Les échecs



Les Noirs, les Blancs, jadis, se disputaient la terre.
Deux peuples de leur race éternisent la guerre :
Opposés d'intérêt ainsi que de couleur,
Égaux par le génie, égaux par la valeur,
Depuis quatre mille ans ils se battent sans cesse.
Ils sont jaloux de gloire, et non pas de richesse ;
L'avidité jamais n'a terni leurs lauriers :
Une pauvreté noble honore des guerriers.
Deux monarques fameux, chargés de les conduire,
Triomphent tour à tour sans vouloir se détruire.
A mesurer leur force ils bornent leurs desseins,
Mesure délicate entre deux rois voisins.

Je suis l'un de ces rois. Les Blancs sont mon partage.
Les Noirs, de mon rival, sont l'antique héritage.
Nous possédons tous deux seize petits États,
Avec un nombre égal de chefs et de soldats.
Compagnons de fortune et frères d'origine,
Les soldats suivent tous la même discipline.
Les chefs, gardiens du peuple et défenseurs des rois,
Sont soumis dans leur marche à de sévères lois.
Dressés pour nos combats, des éléphants fidèles,
De l'un et l'autre camp protègent les deux ailes :
Moins esclaves qu'amis, ces animaux puissants
Sont notre ferme appui dans les dangers pressants.
Sur leur dos colossal des tours sont élevées,
Pour le dernier assaut sagement réservées,
Et qui frappant de loin aussi bien que de près,
Lancent sur l'ennemi d'inévitables traits.
Ainsi que nos sujets, nos reines sont guerrières.
Errant en liberté, ces amazones fières ;
Exercent, sous notre ordre, un absolu pouvoir ;
Leur promptitude étonne autant que leur savoir.

Turenne aimait, dit-on, une petite armée,
À souffrir, à combattre, à vaincre accoutumée :
Tel est le bataillon qui suit notre étendard.
Vétérans endurcis, consommés dans leur art,
Ils savent préparer la victoire et l'attendre,
Profiter du hasard et n'en jamais dépendre.
Aux projets médités lier ceux du moment,
Soumettre la fortune aux lois du mouvement.

Sur la foi d'un oracle, ou sur la foi d'un rêve,
Jadis les nations prenaient, quittaient le glaive :
Près d'aller au combat, on consultait le sort.
Un chêne fut longtemps le prophète du Nord ;
La Grèce interrogeait le trépied des Sibylles.
Nous ne connaissons pas ces fables puériles,
Nous ne connaissons pas tous ces présages vains :
Le coup-d'œil, le calcul, voilà nos seuls devins.
Mais la gloire a dressé notre petit théâtre,
Ô vous qui m'écoutez, regardez-moi combattre.

Sur une double ligne, en deux corps partagés,
En ordre de bataille on nous voit tous rangés.
Le génie attentif garde un profond silence
Et l'aveugle Destin lui remet sa balance...
On donne le signal, on part des deux côtés,
Les postes sont choisis, les coups sont ajustés,
Les premiers combattants expirent sur la place,
D'autres suivent de près et vengent leur disgrâce.
Les rangs sont enfoncés, les deux camps sont ouverts,
On passe tour-à-tour des succès aux revers,
On prend, on perd un chef ; on forme, on lève un siège ;
On garde, on quitte un poste ; on dresse, on rompt un piège ;
Les moindres intérêts ne sont pas oubliés,
Mais à ceux de l'état ils sont sacrifiés :
La barbarie alors devenant légitime,
Pour faire une conquête, on livre une victime,
On expose un soldat pour surprendre un héros.

Tous ne sont pas formés pour les mêmes travaux.
A l'ennemi qui vient, l'un ferme le passage ;
Sur l'ennemi qui fuit, l'autre fond avec rage :
Malheur à l'imprudent qui s'engage trop loin,
Et qui de son retour a négligé le soin !
Infortuné captif, il périt sans défense.
Ses braves compagnons courent à sa vengeance,
Mais ils réglent leur marche, observant, calculant ;
Ceux-ci d'un pas rapide, et ceux-là d'un pas lent ;
Avant de l'occuper, fortifiant leur place,
Evaluant le nombre et le temps et l'espace,
Ils perdent l'ennemi sans se perdre avec lui,
Se ménagent partout un asile, un appui,
Avec dextérité s'avancent, se replient,
Se dispersent soudain et soudain se rallient.
Ainsi l'on voit marcher, tourner ces légions
Que Frédéric exerce aux évolutions.
Ainsi la discipline et l'art de la Tactique
Ont fait de l'héroïsme un ressort méchanique :
On mesure ses coups, on aligne ses pas,
Et la foudre elle même obéit au compas.

Debout à mon côté, modérant son courage,
La reine, d'un front calme, a vu grossir l'orage :
Elle part, elle vole au sein des escadrons,
L'éclair sort de la nue avec des feux moins promts.
Vers mon rival tremblant d'un pas elle s'élance,
Elle revient d'un pas veiller à ma défense.
Promte à voir le péril et promte à l'éloigner,
Mettant à secourir le plaisir de régner,
Sa présence embellit mon camp et le protège,
Et sa seule valeur compose son cortège.
Tout le camp ennemi frémit à son aspect,
Et même en l'attaquant lui marque son respect.

Elle cherche des yeux sa superbe rivale :
Ainsi que leur ardeur leur puissance est égale.
Voyez-les tour-à-tour combattre, méditer,
S'exposer, se couvrir, s'avancer, s'arrêter,
Choisir un poste obscur ou prendre un vol sublime,
Au bord du précipice échapper de l'abîme,
Du voile de la ruse entourer leurs projets,
Et déchirer le voile au moment du succès.
Aux champs Thessaliens moins vive, moins brillante
Volait, disparoissait, revenait Atalante ;
Moins d'orgueil éclatait au front de Talestris ;
Moins d'art, moins de génie inspirait Tomyris.

Dieux ! quel revers fatal menace ma couronne !
Quel deuil inattendu va désoler mon trône !
Un groupe d'ennemis sur moi s'est élancé,
J'ai rassemblé trop tard mon peuple dispersé :
La Reine accourt, la Reine affronte la tempête,
Sa tête seule, hélas ! peut garantir ma tête,
Elle n'hésite point : sans frémir en secret,
Sans laisser vers l'empire échapper un regret,
Par sa ruine même éloignant ma ruine,
Elle reçoit le coup et tombe en héroïne.
Alceste sur la scène ainsi vient expirer,
Admète lui survit ; mais c’est pour la pleurer.

Deux héros à cheval, voltigeant dans la plaine,
Ont vu près de leur roi frapper leur souveraine.
En chevalier fidèle un d'eux court la venger.
Vers la cour ennemie il va d'un pas léger,
S'élance, et profitant d'une attaque soudaine,
À côté du monarque il enlève la reine.
On s'assemble, on poursuit un ravisseur fatal ;
Mais promt à s'échapper d'un combat inégal,
Sur son coursier agile il fuit de place en place.

Deux autres chefs à pied, fameux par leur audace,
À travers les périls marchant obliquement,
Au secours du héros s'avancent brusquement.
Ils croisent dans leur route et l'une et l'autre armée.
Le vulgaire, jaloux de toute renommée,
Du titre de folie a payé leurs exploits :
Cette folie heureuse est le salut des rois.
Ont-ils vu l'ennemi, par une brêche ouverte,
Pénétrer dans ma court ? Alors que tout déserte,
L'un d'eux se précipite au milieu du combat,
Et frappé sur la brêche, il délivre l'état.
Tel on vit Curtius s'élancer dans l'abîme,
L'abîme se ferma content de sa victime.

Tandis que mes héros affrontent le trépas,
Mes fantassins unis s’avancent pas à pas,
Et de leurs rangs serrés opposant la barrière,
Aux chefs les plus hardis ils ferment la carrière.
Ils suivent l’ordre mince, et non l’ordre profond,
Ils frappent de côté, mais ils marchent de front.
Contraints à chaque pas de s’arrêter, ils brûlent
De faire un pas de plus, et jamais ne reculent.
Un noble espoir anime et soutient leurs travaux,
Ils peuvent de soldats devenir généraux.
Un d’eux a-t-il forcé, par une marche heureuse,
Du monarque ennemi l’enceinte glorieuse ?
ll est proclamé chef par l’un et l’autre camp,
Et des premiers honneurs revêtus sur le champ.
Ainsi de rang en rang porté par la victoire,
Fabert s’assit enfin sur le char de la gloire.

Mars fut dans tous les temps le pere de l’honneur :
La noblesse du sang naquit de la valeur.
Des Césars, des Bourbons, c’est la tige commune.
Tous furent autrefois des soldats de fortune.
D’un nom rendu fameux en défendant l’état,
La majesté des ans relève encore l’éclat.
Il n’en est pas ainsi d’un nom que la richesse
Ennoblit lâchement au sein de la mollesse.
Le temps ne confond point des noms si différents,
La gloire les sépare et les place à leurs rangs :
L’art transforme en cristal le sable et la poussière,
Mais le seul diamant est fils de la lumière.

Je parle en roi guerrier et de qui le destin
A dépendu cent fois du moindre fantassin.
Mais, pour un qui s’élève, hélas ! combien succombent !
Sous des coups redoublés l’un après l’autre ils tombent :
Je déplore leur chûte et je sens que l’état
Perd un bras nécessaire en perdant un soldat.

De moi dépend surtout le salut de l’empire.
Rien n’est désespéré tandis que je respire.
Contemplez cette abeille et l’essaim qui la suit,
C’est la reine, sans elle un rucher est détruit.
Un escadron aîlé vient-il sous ses murailles ?
Elle donne aussitôt le signal des batailles,
Tout est en l’air, tout vole au devant du trépas,
Des artisans obscurs sont tout à coup soldats :
Le peuple le plus doux devient le plus terrible.
Tant que la reine existe, il se montre invincible...
Elle expire, tout fuit : un seul dard meurtrier
Anéantit la reine, et le royaume entier.

Souverains, imitez cette abeille chérie :
De vos ruchers féconds protégez l’industrie ;
Sur un fidèle essaim jettez un regard doux,
En bourdonnant de joie il volera vers vous.
À la fleur de tes ans, installé sur un trône
Que l’Europe contemple et la gloire environne,
Arbitre de vingt rois qu'efface ta splendeur,
Au milieu d’une cour fière de ta grandeur,
LOUIS ! quelle est, dis-nous, ta volupté suprême,
Ton souverain bonheur ? d’apprendre que l’on t’aime,
De voir la foule immense environnant ton char,
Par les cris du plaisir répondre à ton regard.

Tant que le sort n’a pas éclairci mon armée,
Aux éléphants captifs la barrière est fermée :
L’espace est-il ouvert ? ai je besoin d’appui ?
Vers moi l’un d’eux avance et j’avance vers lui.
Là, placé sous sa garde et presque inaccessible,
Je suis de la bataille observateur paisible.
Mais le danger approche ; alors mes éléphants
Dans la lice à leur tour s’élancent triomphants.
Colosses aguerris, forteresses mouvantes,
Leur choc impétueux, leurs manœuvres savantes
Portent de rang en rang le trouble et la terreur.
Mon émule attentif s’oppose à leur fureur.
Sur mes tours, avec art il fait marcher les siennes,
Avec plus d’art encor je poste et joins les miennes.
Sous leur feu combiné tout s’écroule ou s’enfuit.
Le roi, réfugié dans un humble réduit,
Sur ses états déserts promène un regard sombre :
De sa grandeur passée il voit à peine une ombre.
Environné d’écueils, il cherche en vain un port ;
Mais animé bientôt d’un généreux transport,
Il s’avance superbe et veut par son courage
Retarder ou du moins illustrer son naufrage.
Tel au camp de Pavie, entouré d’ennemis,
Aussi grand, aussi fier que s’il les eût soumis,
François Premier, au glaive abandonnant sa tête,
De l’heureux Charles Quint effaça la conquête.

Je marche alors, suivi de tous mes généraux,
Je cherche mon rival qui s’expose en héros ;
Quelques soldats encore, amis dans la disgrace,
Pressés autour de lui, signalent leur audace.
Les miens, impatients, voudraient tout ravager,
Mais je retiens leurs coups pour les mieux diriger.
Tout le peuple ignorant accuse ma faiblesse :
Les spectateurs instruits approuvent ma sagesse.
Par de savans détours je voile mes projets.
Par des retards prudents je hâte mes succès.
Ainsi le temps soumet lentement toute chose,
Et combat en secret quand on croit qu il repose.
Tels, préparant de loin un grand événement,
Vingt siècles font effort pour créer un moment.

Cependant mon rival est près de sa défaite :
Après avoir erré de retraite en retraite,
Après avoir perdu ses places, ses soutiens,
Il se voit dans sa fuite envelopper des miens.
Il va périr, mais non, la troupe qui l’assiège,
Respecte sa personne en frappant son cortège.
Conserver le Monarque est la loi de l’état ;
Le forcer à se rendre est le droit du combat...
Il se rend, avec lui je me reconcilie ;
Et je ne souffre pas qu un grand roi s’humilie :
Par son exemple, instruit des rigueurs du destin,
Je renferme ma joie et je rends mon butin.
Non content de sauver l’honneur du diadême,
À reprendre son rang je l’invite moi même ;
Il reparaît en pompe au milieu de sa cour,
Et rentré dans la lice, il triomphe à son tour.

Ainsi nous prolongeons une innocente guerre
Qui charme nos loisirs, sans désoler la terre.
L’ambition se plaît dans les combats sanglants,
Et la philosophie au combat des talents.
L’Inde fut le berceau de nos premiers ancêtres ;
Les maîtres de Platon furent aussi nos maîtres :
Le peuple qui trouva le plus savant des jeux,
Fut des peuples enfants le plus ingénieux.

Voltaire aimait ce peuple adorateur des sages
Qui du Gange autrefois éclairaient les rivages ;
Il chérissait en nous un de leurs monuments ;
Il chérissait en nous leurs doux amusements.
C’étaient aussi les siens. Nos luttes pacifiques,
Nos problêmes guerriers, nos camps géométriques,
Enchantaient ses loisirs ; et nous fûmes admis
Au nombre des savants et des rois, ses amis.
Tous les arts animaient, peuplaient sa solitude ;
Son esprit s’étendait, s’enflammait par l’étude.
Brûlant de tout savoir, sans cesse il s’instruisait ;
Brûlant de tout créer, sans cesse il produisait.
Toutes les vérités lui semblaient nécessaires ;
Il puisait tour à tour et versait les lumières :
Tel un miroir ardent est promt à renvoyer
Les clartés qu il rassemble en son brûlant foyer.

Le seul nom de Voltaire illustre nos batailles.
A ce nom immortel je joins le tien, Noailles :
Tu soutiens notre empire ; et ta vive gaité
Bannit loin de nos camps la taciturnité :
De ton génie heureux les brillantes saillies
Charment de nos calculs les longues rêveries.
Ô Noailles ! poursuis : défends par tes bons mots
L’esprit contre l’ennui, les arts contre les sots.

L esprit guerrier n’est pas notre seul avantage,
D’un état bien réglé nous présentons l’image,
Et de la monarchie un modèle fini.
Par l’intérêt public chez nous tout est uni.
Observez Jupiter avec ses satellites,
En ordre, autour de lui, parcourant leurs orbites :
De même, à mes sujets, je sers d’appui commun.
Chacun combat pour moi, je veille sur chacun...
J’achève un long tableau par un vœu magnifique.
Vous, Savants, méditez un jeu philosophique ;
Guerriers, étudiez notre ordre martial ;
Rois, apprenez de nous le pacte social.

Tandis que je chantais un fantôme de guerre,
Le véritable Mars ensanglantait la terre.
Vingt peuples opprimés contre un peuple oppresseur
Dans un bras de vingt ans trouvaient leur défenseur.
De nos jeunes héros un essaim magnanime,
Aux bords américains porté d’un vol sublime,
Par leur esprit aimable et leurs brillans succès,
Accoutumait Boston au commerce français.
Par des plans combinés préparant les conquêtes,
Par des miracles promts réparant les tempêtes,
Castre au nom de LOUIS affranchissait les mers,
Et sous son pavillon ralliait l’univers.
Neptune indépendant remercioit la France.
Suffren du Gange aux fers hâtait la délivrance.
La Tamise appauvrie, et réduite à ses bords,
Portait le deuil d’un monde et pleurait ses trésors.
Par d’invisibles nœuds associant leur trône,
Un Prince philosophe, une Reine Amazone

De l’Ottoman aveugle observaient le déclin,
Et d’un État mourant précipitaient la fin.
La Grèce réveillait sa liberté captive,
Et l’Europe en suspens écoutait attentive.
De moins sanglants débats, non sans hostilités,
Divisaient dans Paris les esprits agités.
Au nom du magnétisme, une foule en extase,
Pour Mesmer, pour Deslon, hurlait avec emphase ;
Leur index, tout puissant dans ses inflexions,
Semait l’enthousiasme et les convulsions.
Ils voilaient leur secret et non pas leur discorde.
Pallas, pour une pomme, oublia la concorde :
Trop sensible de même aux refus d’Apollon,
Une dixième Muse insultait I’Hélicon.
Des cieux, quels cris soudains font tressaillir la voûte ?
L’homme, des Immortels, ose tenter la route.
Majestueusement enlevé dans les airs,
D’un vol rapide et sûr parcourant ces déserts,
Porté comme en triomphe au-dessus des campagnes,
Des peuples, des cités, des fleuves, des montagnes,
Montgolfier dans son char paroît l’égal des dieux.
On le suit, on le cherche, on le perd dans les cieux.
La critique un instant respecte le courage ;
Le char descend à peine, elle rit du voyage.
Loin d’un monde censeur et plein d’inimitié,
Où fuir ? Près de l’Olympe, ou près de l’amitié.

Églé, dans tous les temps vous fûtes son asile ;
Vous savez embellir ce sentiment tranquille.
De votre caractère on ressent la douceur,
Comme on ressent le frais d’un ombrage enchanteur.
Les dieux vous ont donné cette philosophie
Qui prévient les chagrins, ou qui les pacifie.
Je vous offre ces vers ; ma Muse attache exprès
L’image de la guerre à celle de la paix.