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François-Marie Arouet - Voltaire - (1694-1778), philosophe et écrivain français.

La Henriade | Le mondain | Épitre connue sous le nom des VOUS et des TU |


Épitre connue sous le nom des VOUS et des TU



Philis, qu’est devenu ce temps
Où, dans un fiacre promenée,
Sans laquais, sans ajustements,
De tes grâces seules ornée,
Contente d’un mauvais souper
Que tu changeais en ambroisie,
Tu te livrais dans ta folie,
A l’amant heureux et trompé
Qui t’avait consacré sa vie ?
Le ciel ne te donnait alors,
Pour tout rang et pour tous trésors,
Que la douce erreur de ton âge,
Deux tétons que le tendre Amour
De sa main arrondit un jour ;
Un cœur simple, un esprit volage ;
Un cul, j’y pense encor, Philis,
Sur qui j’ai vu briller des lis
Jaloux de ceux de ton visage.
Avec tant d’attraits précieux,
Hélas ! qui n’eût été friponne ?
Tu le fus, objet gracieux ;
Et (que l’Amour me le pardonne !)
Je crois que je t’en aimais mieux.
Ah, madame ! que votre vie,
D’honneurs aujourd’hui si remplie,
Diffère de ces doux instants !
Ce large suisse à cheveux blancs,
Qui ment sans cesse à votre porte,
Philis, est l’image du temps :
On dirait qu’il chasse l’escorte
Des tendres Amours et des Ris ;
Sous vos magnifiques lambris
Ces enfants tremblent de paraître.
Hélas ! je les ai vus jadis
Entrer chez toi par la fenêtre,
Et se jouer dans ton taudis.
Non, madame, tous ces tapis
Qu’a tissus la Savonnerie,
Ceux que les Persans ont ourdis,
Et toute votre orfèvrerie,
Et ces plats si chers que Germain
A gravés de sa main divine,
Et ces cabinets où Martin
A surpassé l’art de la Chine ;
Vos vases japonais et blancs,
Toutes ces fragiles merveilles ;
Ces deux lustres de diamants
Qui déchirent vos deux oreilles ;
Ces riches carcans, ces colliers,
Et cette pompe enchanteresse,
Ne valent pas un des baisers
Que tu donnais dans ta jeunesse.